CAYES-JACMEL, 15 Juillet – C'est la Mont-Carmelle, fête patronale de la ville de Cayes-Jacmel, moins d'une heure en voiture de Jacmel, chef-lieu du département du Sud-est.
Beau parcours entre la montagne d'un côté, étonnamment verte au pays du déboisement intensif, et de l'autre la mer aux tons multiples chatoyants.
Mais ce n'est qu'une apparence parce que c'est dans tout le pays qu'est en train de s'opérer une mise en coupe réglée et à marches forcées des terres agricoles, pour les transformer en complexe-appartements, chassant agriculteurs et éleveurs, dans le cri désespéré des jeunes veaux ne retrouvant plus leur mère dans ce désordre, les animaux d'élevage attachés pêle-mêle sur les bords de la route tandis que leurs maitres sont partis on ne sait où.
Alors même qu'une nouvelle administration haïtienne se donne pour objectif principal refaire la production agricole nationale, mais sur quelles terres ?
En effet, celles-ci sont en train de disparaître rapidement.
De Marigot à Cavaillon, de Camp Perrin à la Vallée de Jacmel, et partout ailleurs c'est un rush vers l'intérieur du pays où l'on peut se procurer des propriétés beaucoup plus vastes qu'en ville, et probablement aussi à meilleur prix, voire à Port-au-Prince la capitale qui a non seulement été détruite par le séisme de janvier 2010 mais qui n'offre aucune garantie non plus quant à l'authenticité des titres de propriété.
Alors qu'il y a quelques décennies c'est la campagne qui dégringolait vers la ville, pour créer les immenses bidonvilles que nous connaissons aujourd'hui, que ce soit à la capitale que dans les grandes villes de l'intérieur (Gonaïves, Cayes, Cap-Haïtien), occupant tout ce qui existait d'espaces vides, aussi bien le bord de mer (adieu la plage individuelle) que la montagne qui abritait l'alimentation naturelle en eau de la ville en contrebas ...
Mais où vont tous ces fous ?
JACMEL, 30 Juillet – La misère peut aussi se mesurer à la quantité de fous qu'on voit dans les rues.
Bizarrement aujourd'hui de loin plus d'hommes que de femmes. Et partout dans le pays.
Il est vrai qu'il y a cette jeune dame émigrée renvoyée par ses parents en Haïti parce que ayant perdu la tête, circulant presque nue et qui a été engrossée par un inconnu.
Récemment un Haïtien a été appréhendé à l'aéroport de Miami au moment où il allait prendre l'avion pour Haïti.
Il y a deux ans, il avait rendu enceinte une jeune fille plus ou moins handicapée mentale. Celle-ci a perdu l'enfant mais on a procédé à une analyse ADN sur le fœtus et il s'est révélé que notre homme actuellement sous les verrous, a été le concepteur.
Par contre il n'y aura rien de semblable concernant l'individu qui a commis le même crime sur cette pauvre émigrée rapatriée à Port-au-Prince.
Nous disions que la folie est actuellement le signe le plus évident, la mesure la plus fiable de l'ampleur de la pauvreté.
Demander la charité dans les rues c'est le dernier degré de déchéance. Voire quand c'est un homme. Est-ce pourquoi ces derniers semblent le vivre avec plus de difficulté que les femmes.
Inimaginable est le nombre de fous que l'on croise dans les rues.
Et ils sont de plus en plus d'une grande violence.
Soit contre eux-mêmes, en déambulant nus comme un ver.
Exhibitionniste malgré soi.
Soit en s'attaquant à leur prochain. On se fait casser facilement ses essuie glace avant de pouvoir se tirer de là.
Entre les taxi motos et les fous, il y a de quoi vous rendre fou !
MEYER (Sud-Est), 12 Août – Quand on se trouve à court de revenus et ne peut plus honorer ses factures, on peut avoir recours éventuellement au crédit.
Et c'est le cas pour la plus grande partie des Haïtiens aujourd'hui. Qu'on soit particulier ou entreprise privée.
C'est pareil pour l'Etat. Il peut contacter les instruments de crédit internationaux.
Mais comme Haïti était devenue insolvable, on a eu l'opportunité d'obtenir une annulation de notre dette envers les institutions internationales de crédit ...
En échange, nous avons accepté de ne pas prendre d'engagement envers aucun partenaire officiel au-delà de 1.X pour cent, ce qui nous laisse une marge de manœuvre très réduite.
Or on a aujourd'hui l'impression que c'est la position dans laquelle se trouve l'actuelle administration Jovenel Moïse-Jack Guy Lafontant.
La porte du crédit est fermée. Point barre !
Mais il y a des dettes avec lesquelles on ne peut pas transiger. Comme les salaires de la Police nationale, seul responsable, officiellement, de la sécurité du pays.
Quant au peuple, par habitude, il se débrouille comme il peut.
Cependant, les pouvoirs haïtiens, dans le temps, avaient su trouver d'autres alternatives.
Lorsque les Etats-Unis lui refusèrent un emprunt qui devait servir à rembourser le reliquat de la Dette de notre Indépendance (même acquise par les armes en 1804) et dont la balance avait été rachetée à la France par la National City Bank of New York, le président Dumarsais Estimé lança un emprunt intérieur. Celui-ci (on dirait aujourd'hui, mystérieusement ...) fut un succès.
En tout cas, l'Histoire ne rapporte aucun faux pas quant à son remboursement.
Tandis que sous Papa Doc Duvalier, dans les années 1960, alors que son gouvernement faisait face à un embargo financier décrété par l'administration Kennedy, l'expérience sera de loin plus douloureuse.
François Duvalier pensa peut-être raviver la flamme nationaliste comme Estimé, mais c'est pour aboutir à tout à fait le contraire comme nous allons le voir.
'Bon Da' ...
D'abord il était une fois le président haïtien Joseph Davilmar Théodore (10 novembre 1914-22 février 1915 ). Face à des problèmes de trésorerie (cash flow), il eut recours lui aussi aux fameux bons.
Coucher de soleil à La Vallée
LA VALLEE DE JACMEL, 15 Août – 'Coucher de soleil à La Vallée', cette petite carte-souvenirs de voyage ferait merveille dans le monde. On ne se croirait pas en Haïti. Nous sommes à La Vallée de Jacmel.
Connaissez-vous un coin en Haïti sans des hordes de taxi motos, sans feux de signalisation en panne parce que ici une voiture est aussi rare qu'un éléphant blanc; tenez-vous bien, sans mendiants même dans une crise économique comme celle que nous traversons, probablement parce que les paysans ici vivent de leurs terres, au fond de leurs terres et qu'il n'y a rien que la montagne, la montagne toujours recommencée, d'un vert du plus pur au plus nuancé.
En ville, pas plus de deux maisons par bloc et toutes comme ce qu'un auteur suédois appelle 'maisons de poupée', pour leur charme unique.
Oui on est bien en Haïti, et à La Vallée de Jacmel, communément appelée La Vallée. En effet il ne peut y en avoir deux!
Mais le plus curieux c'est que, comme dans un catalogue Sears pour un épisode de La Belle au Bois Dormant, toutes les rues sont asphaltées. Fraichement. Pas un seul nid de poule, ni même d'ortolan, et l'averse est à peine terminée que toute l'eau a fini d'y couler.
JACMEL, 25 Août – Il y a un demi-siècle (25 juin 1960), le futur dictateur François Duvalier lançait dans cette même ville de Jacmel, où nous nous trouvons, une phrase qui a marqué l'histoire des relations d'Haïti avec notre grand voisin les Etats-Unis, laissant comprendre que 'aujourd'hui dans le monde, il n'y a pas qu'un seul pôle et que si la situation l'exigeait, nous n'hésiterions pas à changer de camp.'
Prononcée quelques mois après la victoire de la Révolution cubaine, cette déclaration a fait son effet à Washington.
Qu'elle ait été interprétée comme du chantage de la part (lors) de l'apprenti dictateur de Port-au-Prince, l'administration américaine comprit que c'était une demande formelle d'aide économique, et que ne pas y répondre pouvait créer des emmerdements évitables.
Et l'on ouvrit les vannes au futur Papa Doc. A charge par lui de faire barrage à toutes velléités d'implantation du communisme en Haïti.
Aujourd'hui on est un peu dans une situation similaire.
Haïti recevait récemment une mission commerciale chinoise (Pékin).
En partant celle-ci a fait miroiter des perspectives intéressantes (plusieurs milliards dans la reconstruction du centre ville de la capitale, Port-au-Prince, détruite par le séisme du 12 janvier 2010, électrification de tout le pays au solaire, 20.000 emplois au départ ...).
Notre pays traverse actuellement l'une des pires crises économiques de son Histoire récente.
La Guerre froide est terminée (1947-1991). Mais les milliards d'aide consentis aux Duvalier (Papa et Baby Doc), ainsi qu'à leurs successeurs, n'ont apporté aucune solution. Haïti reste le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental.