En soutenant un Premier ministre en poste depuis près de quinze mois, au bilan largement contesté, sans accord politique et contre une volonté populaire de plus en plus manifeste, Washington reproduit une approche qui a déjà montré ses limites …
8 février 2026 Présenté comme une simple déclaration diplomatique, le communiqué publié par les États-Unis le 7 février 2026 entérine en réalité un choix politique lourd de conséquences pour Haïti. En validant un exécutif monocéphale sans mandat populaire ni accord politique, Washington confirme une approche de la crise haïtienne fondée sur la gestion et la stabilité minimale, au risque d’une ingérence durable et d’un affaiblissement supplémentaire de la souveraineté nationale.
Par Francklyn B. Geffrard
PORT-AU-PRINCE, dimanche 8 février 2026 (RHINEWS) — Le communiqué publié samedi 7 février 2026 par les États-Unis à la suite du transfert de la totalité du pouvoir exécutif à Alix Didier Fils-Aimé en Haïti se présente comme un texte de routine diplomatique. En réalité, il constitue un document politique structurant, qui fixe les contours d’une transition imposée à coups d’accusations graves, d’annulations de visas et de menaces de sanctions, reconduit une architecture institutionnelle contestée et confirme une approche américaine de gestion de la crise haïtienne qui, sous couvert de pragmatisme, frôle l’ingérence caractérisée.
Dès la première phrase, Washington « prend note » du transfert pacifique de l’autorité du coordonnateur du Conseil présidentiel de transition, Laurent Saint-Cyr, vers le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et le Conseil des ministres. Cette formulation, apparemment neutre, équivaut en pratique à une validation politique. Avec cette validation demandée et obtenue, Alix Didier Fils-Aimé, devenu le « fils aimé » de Washington, commence à faire le ménage en renvoyant le ministre des Finances qui, par décision du CPT, avait été nommé Premier ministre par intérim pour le remplacer. Par l’opposition de Washington, le limogeage de Fils-Aimé n’a pas été effectif. Les États-Unis ne se contentent pas d’observer : ils reconnaissent comme légitime un changement de centre de pouvoir qui ne procède ni d’un vote populaire ni d’un accord politique national formel, mais d’un arrangement transitoire façonné sous influence internationale.
Dépourvue de président depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021, privée de Parlement et de toute autorité issue des urnes, Haïti se retrouve désormais placée sous la direction d’un exécutif réduit à un seul homme. Un Premier ministre déjà en poste depuis près de quinze mois, sans résultats tangibles en matière de sécurité, de gouvernance ou d’amélioration des conditions de vie, et dont la légitimité ne repose ni sur le suffrage populaire ni sur un accord politique national, mais essentiellement sur la reconnaissance des ambassades étrangères.
La population haïtienne, abandonnée à la misère, à l’insécurité et à l’effondrement des services de base, demeure largement tenue à l’écart du processus politique en cours. Tandis que les décisions structurantes se prennent dans des cercles fermés, sous l’œil bienveillant de partenaires internationaux, le peuple — pourtant premier concerné — est relégué au rang de spectateur impuissant. La question centrale demeure alors entière : que peut-on raisonnablement attendre d’un pouvoir sans soutien populaire, reconduit par défaut, et chargé de conduire le pays hors de la crise alors même qu’il en incarne, pour beaucoup, l’impasse actuelle ?
Le communiqué de Washington consacre surtout une décision lourde de sens : l’installation d’un pouvoir exécutif sans président de la République, dirigé exclusivement par un Premier ministre. Ce choix institutionnel ne résulte pas d’un débat constitutionnel haïtien ni d’une demande populaire clairement exprimée. Il découle d’une option stratégique américaine déjà expérimentée avec Ariel Henry. Or, cette expérience s’est soldée par un échec manifeste : absence d’élections, aggravation de l’insécurité, effondrement de l’autorité de l’État et perte de confiance généralisée. En reconduisant cette formule, Washington fait le pari que ce qui a échoué hier pourrait fonctionner aujourd’hui, sans modification substantielle du cadre politique. L’Oncle Sam peut tout au moins compter sur une classe politique quasiment effacée, qui s’aligne littéralement sur sa position. Cela suffit-il à faire avaler la pilule amère à des Haïtiens pourtant tétanisés ?
La référence insistante au caractère « intérimaire » de l’exécutif et à sa mission de préparation des élections constitue un autre point clé du communiqué. En apparence, cette limitation du mandat vise à rassurer. En réalité, elle demeure purement déclarative. Aucun calendrier électoral publié par le CEP, aucune feuille de route précise, aucun mécanisme d’évaluation n’est évoqué jusqu’ici. L’expérience récente montre que l’argument de la préparation des élections peut servir de justification à une prolongation indéfinie du provisoire, surtout lorsque les conditions sécuritaires, invoquées à juste titre, ne cessent de se détériorer.
Lorsque Washington affirme que sa « priorité commune » avec les autorités haïtiennes est la stabilisation du pays, le choix des mots mérite attention. La stabilisation, telle qu’entendue dans ce communiqué, ne renvoie ni à la reconstruction démocratique ni à la restauration de la souveraineté populaire. Elle désigne avant tout un objectif minimal : contenir le chaos, réduire les risques régionaux et préserver un semblant de gouvernabilité. Cette approche privilégie l’ordre sur la légitimité et la gestion sur la représentation, au risque de dissocier durablement l’État du peuple.
Le communiqué de Washington insiste ensuite sur l’importance des « efforts menés par les Haïtiens eux-mêmes ». Cette formule, récurrente dans la diplomatie américaine, opère un double mouvement. D’un côté, elle proclame le respect de l’appropriation nationale ; de l’autre, elle déplace la responsabilité de l’échec éventuel sur les acteurs haïtiens, alors même que les grandes décisions structurantes — configuration du pouvoir, reconnaissance internationale, accès à l’aide — sont largement influencées de l’extérieur. Cette rhétorique de la responsabilisation masque mal un rapport de force asymétrique.
La référence explicite au secrétaire d’État Marco Rubio ancre le communiqué dans une vision stratégique plus large. Les conditions posées — gouvernance responsable, amélioration de la sécurité, partenariat international — apparaissent comme des exigences légitimes. Toutefois, elles ne sont assorties d’aucune exigence équivalente en matière d’inclusivité politique ou de dialogue national. L’absence totale de mention d’un accord politique avec les forces vives du pays est révélatrice : la stabilité est recherchée sans médiation démocratique, comme si le consensus populaire était un luxe secondaire.
L’insistance sur un « partenariat international en faveur de la souveraineté d’Haïti » illustre une autre contradiction fondamentale. La souveraineté est ici conçue comme compatible avec une tutelle décisionnelle informelle. Elle devient conditionnelle à l’alignement des autorités haïtiennes sur une feuille de route extérieure. Cette conception affaiblit l’idée même de souveraineté populaire, en la subordonnant à des impératifs géopolitiques et sécuritaires.
Enfin, le silence du communiqué sur des questions essentielles — justice pour l’assassinat du président Jovenel Moïse, réparation pour les victimes de l’insécurité, responsabilité des élites économiques et politiques, rôle des gangs armés, souffrance des populations déplacées — n’est pas anodin. Il traduit une hiérarchisation des priorités où la stabilité institutionnelle prime sur la vérité, la justice et la refondation du contrat social.
En définitive, ce communiqué confirme que les États-Unis font le choix de la continuité plutôt que de la rupture, du contrôle plutôt que du risque démocratique. En soutenant un Premier ministre en poste depuis près de quinze mois, au bilan largement contesté, sans accord politique et contre une volonté populaire de plus en plus manifeste, Washington reproduit une approche qui a déjà montré ses limites. L’ingérence n’est pas toujours brutale ou déclarée ; elle peut aussi prendre la forme d’un soutien prolongé à un pouvoir sans mandat, au nom d’une stabilité qui, à force d’être différée, devient elle-même source d’instabilité.