HAITI-JACMEL 2 NOVEMBRE

Nos Guédés seraient-ils en voie de disparition ?

JACMEL, 5 Novembre – La couleur violet n'était en vue nulle part cette année dans Jacmel, chef-lieu du département du Sud-est, pourtant considéré comme un haut lieu de la religion Vodou.
Autrement dit pas un seul 'gede' (prononcez 'guédé') rencontré dans les rues alors que beaucoup d'entre nous sont venus y passer leur week-end pour ce spectacle.
Le 2 Novembre, Fête des morts dans la liturgie catholique, est dans la religion Vodou prise, comme d'habitude, davantage au sens propre, c'est-à-dire que nos morts nous visitent. Et nous faisons de même.
Cela commence au cimetière principal de la commune (que ce soit Port-au-Prince, Jacmel, Gonaïves ou autre) au pied de Baron-Samedi (appelé encore à juste titre Baron-la-Croix), le maitre des lieux, face à son épouse Grann Brijit, et où chacun vient faire ses ablutions (gobelet de café bien fort, baleines, bougies, et surtout du tafia – populaire alcool haïtien etc).
Cependant les vodouisant ne sont pas les seuls à se rendre au cimetière le 2 Novembre. A quelques mètres de là, une messe solennelle est chantée à la chapelle catholique du cimetière (celui de Port-au-Prince tout au moins).
Et dont les fidèles se répandent ensuite à travers les travées du vaste nécropole pour aller saluer leurs défunts.
Le 2 Novembre est donc le summum du syncrétisme, ou comment en Haïti le Vodou et la religion catholique peuvent faire bon ménage. Sauf dans les périodes de persécution contre cette religion dite nationale pour avoir probablement été le seul bagage amené d'Afrique par nos ancêtres, mais dont les derniers persécuteurs en question proviendraient plutôt de sectes protestantes américaines. Mais ce n'est pas le sujet de cette chronique.
Des Etats-Unis, on retiendrait plutôt la ressemblance entre nos Guédés, esprits des morts, et le Halloween, célébré le 31 Octobre, c'est-à-dire presqu'à la même date.
Dans les vieux quartiers comme Miami Shores (Floride), les platebandes des résidences se couvrent de petits cercueils et poupées-squelettes, la couleur violette là aussi en évidence.
C'est aussi la fête préférée des enfants aux Etats-Unis qui vont de maison en maison en vous interpellant de la formule : 'trick-or-treat', qui pourrait se traduire : je vous fais une blague, vous me donnez une récompense.
La fête du Halloween serait née au XIXe siècle en Ecosse et en Irlande, d'après Google.com.
Pas un enfant américain qui n'ait été marqué par 'son' Halloween. Cela dure depuis les années 1930 (selon l'Unicef).
La tradition s'est répandue aussi au Canada et même en France.
Cependant contrairement à nos Guédés, le Halloween en est venu à perdre son contenu spirituel pour devenir, si l'on peut dire, une 'fantaisie nationale' !
Justement qui a depuis longtemps été récupérée aussi par Hollywood : Le Bal des vampires , La nuit des morts etc.
Outre que c'est aussi aujourd'hui prétexte à une parade riche en couleurs pour les homosexuels à Miami Beach, les fameux 'drag queens' se faisant admirer dans leurs plus beaux atours.
Mais revenons chez nous. Si aux Etats-Unis cette fête a été chaque jour encore plus largement récupérée par le monde du spectacle, des loisirs et évidemment par la commercialisation inévitable ...
Par contre chez nous il est évident cette année que la fête des Guédés est en train de vivre ses derniers jours et que peut-être dans quelques années on n'en parlera plus.
Du moins au niveau des activités entreprises avec le support de la municipalité.
Une fois sortis du cimetière, nos Guédés sont remplacés (en tout cas ici à Jacmel où ils sont traditionnellement tant attendus) par des spectacles 'bling bling' avec groupes musicaux tapageurs n'ayant rien à voir avec la célébration du jour.
Or ces mêmes spectacles bidon sont ceux aussi bénéficiant du support des autorités publiques.
Conclusion : ces dernières décaissent les fonds publics uniquement pour manifester leur présence, mais sans souci des traditions ni des richesses véritables du pays.
Quitte à risquer la disparition de ces dernières si cela devait continuer ainsi.
Et cela fait beaucoup d'argent puisque la fête a duré cette année 5 jours (mercredi, jeudi, vendredi, samedi et dimanche).
Qui a bénéficié de ce pactole ? Même pas le public qui n'était pas nombreux.
Aussi est sorti encore plus de l'ordinaire le défilé de mode très original présenté samedi soir, sur la Rue du Commerce, ex-centre ville aujourd'hui patrimoine historique de Jacmel, par la Fondation AfricAmerica.
Trois mannequins, jolies jeunes filles bien de chez nous, défilant dans une vingtaine de pièces uniques, nouvellement créées à partir de techniques de tissage, de cordage et de macramé. Avec pour matériaux : bambou, vétiver, fibre de bananiers et même de la pierre.
C'est l'œuvre de l'architecte designer Arturo Vittori.
Supervision : Christine Stephenson de AfricAmerica.
Avec encouragement du ministère du Tourisme.
Alors que les groupes 'boui-boui' et leur tapage indigeste avaient droit à deux grands chapiteaux aux frais du gouvernement haïtien, le défilé de mode a utilisé en 'backdrop' (toile de fond) les façades nouvellement décorées de la Rue du Commerce, cela à l'actif d'un Jacmélien d'origine mais qui nous a prié de taire son nom.
Mais qui ne pouvait pas non plus résoudre à lui tout seul le 'black out' qui a plongé la ville dans le noir total un week-end qui pouvait être aussi prometteur pour le tourisme d'ici et d'ailleurs.

Haïti en Marche, 5 Novembre 2017