Entre deux Chines, le cœur d’Haïti balance

PORT-AU-PRINCE, 5 Octobre – Le jeudi 5 octobre écoulé c'était la soirée anniversaire de la République de Chine (Taiwan) que nos amis de l'Ambassade de Taiwan ont choisi de célébrer cette année dans la grande salle de fêtes de l'hôtel El Rancho à Pétionville, banlieue huppée de la capitale haïtienne.
On avait l'impression de retrouver les mêmes têtes tellement ces retrouvailles sont empreintes d'un sentiment de fidélité.
Taiwan est l'un des meilleurs supporters économiques pour Haïti parce que son aide ne se conçoit pas seulement en termes monétaires mais en mettant aussi la main à la pâte : projets agricoles en maints endroits, particulièrement dans les rizières de l'Artibonite, introduction et traitement industriel du bambou (Marmelade, dans le Nord, montagnes du Sud-Est etc) ; c'est aussi Taiwan qui attaquera la reconstruction des grands édifices publics de la capitale après le séisme destructeur du 12 janvier 2010 (palais de justice, ministère de l'intérieur etc). Et uniquement des dons.
Jeudi l'ambassadeur Cheng-hao Hu a annoncé que Taiwan va entreprendre un projet de fourniture de courant électrique pour la capitale haïtienne. Cela pour commencer ...
Les applaudissements ont été nourris.
Cependant chacun des invités (y compris probablement la Première dame, Martine Moïse, représentant le président de la République qui lui, était pris à la cérémonie de clôture de la mission des Casques bleus onusiens ou Minustah se déroulant au même moment), oui chacun avait une même idée de derrière la tête, c'est la compétition ouverte aujourd'hui par l'autre Chine, la République populaire de Chine (Pékin) dont une délégation économico-commerciale visitait récemment notre pays, faisant aussi des ouvertures au plan développement.
Comme par hasard il est aussi question dans le plan des Pékinois d'électrification de la capitale haïtienne.
Construction de logements sociaux ainsi que des édifices détruits par le séisme, dont la Mairie de Port-au-Prince.
L'entrée en scène de la Grande Chine (il est vrai par la petite porte puisque Haïti garde des relations diplomatiques avec Taiwan et que c'est inacceptable pour Pékin, du moins jusqu'à nouvel ordre), l'événement a eu cependant un grand effet médiatique auprès de l'opinion publique haïtienne à un moment où le pays traverse une double crise économique majeure et de confiance en soi, c'est chaque jour que des centaines de jeunes compatriotes prennent l'avion pour d'autres cieux, aujourd'hui plutôt des pays d'Amérique latine (Chili, Brésil, Mexique ...).
La République Populaire de Chine est considérée comme le portefeuille numéro 1 de la planète, à l'heure où l'assistance étrangère n'avait jamais été aussi chiche (Donald Trump serre étroitement les cordons de sa bourse et l'Union européenne fait sa première crise d'adolescence).
Pour l'Haïtien moyen, Pékin c'est le sauveur qu'on n'attendait pas.
Les réseaux sociaux vantent les résultats de son intervention financière et technique dans plusieurs nations africaines, particulièrement au Rwanda du général-président- Paul Kagame, petit pays de la dimension d'Haïti, avec une population semblable, et des cultures agricoles semblables (café, vétiver) et dont les résultats, en quelques années, sur le plan économique sont remarquables.
Bien entendu la richesse chinoise fait tourner toutes les têtes, surtout dans un pays aussi pauvre et aussi en retard économiquement que le nôtre.
Chine (Pékin) : produit intérieur brut (PIB) 17, 6 trillions de dollars américains en 2014 ; Etats-Unis : 17, 4 trillions.
Selon les grandes institutions internationales (FMI, Banque mondiale ...), dans les années à venir la Grande Chine devrait prendre de plus en plus d'avance sur les Etats-Unis.
De son côté, Taiwan, pas plus grand que notre pays en dimensions géographiques, a un PIB par habitant de près de 38.000 $ (chiffres datant de 2011), légèrement supérieur à la moyenne de l'Union européenne, et un Produit intérieur brut de 484,7 milliards en 2012, ce qui en fait la 19e puissance économique du monde, taux de croissance de 8% en moyenne. Et sa croissance reste soutenue.
Dans son discours jeudi, l'Ambassadeur de Taiwan nous rappela les débuts difficiles : la fuite sur l'île de Formose en opposition au système communiste régnant sur la Chine continentale, la privation de certaines libertés individuelles dans une nouvelle république survivant comme une citadelle assiégée, puis peu à peu l'ouverture au système démocratique.
Aujourd'hui la République de Chine (Taiwan) est un pays totalement démocratique et à économie de libre marché, capitaliste et moderne.
Après avoir misé sur la modernisation de l'agriculture dans un premier temps, Taiwan s'est engagé de plus en plus dans les nouvelles technologies. Au point que l'Ambassadeur a pu parler jeudi de nouveau 'Silicon Valley' - qui est, comme on sait, le centre moteur des nouvelles grandes découvertes technologiques dans le monde et basé en Californie (Etats-Unis).
Et tout cela, rappelons-le, dans un pays ne dépassant pas la taille du nôtre et qui a connu comme nous, il y a seulement quelques décennies, les mêmes problèmes de pauvreté, de chômage et d'émigration massive.
Aussi nous est-il venu à l'idée que, au vu de ces deux tentations, d'un côté la richesse pékinoise et de l'autre l'exemple taïwanais, aujourd'hui le cœur d'Haïti balance.
Il est évident que notre pays est entre deux offres. Celle de Pékin est encore floue mais il n'empêche que la position géostratégique d'Haïti, commercialement parlant (à l'entrée du Canal du vent reliant le nord et le sud du continent), ne peut ne pas tenter un pays dont l'avenir repose sur la conquête des grandes avenues commerciales de la planète.
De l'autre, l'exemple en vrai d'un pays qui nous ressemble et qui nous propose son aide de manière effective.
Nous pouvons non seulement bénéficier de cette aide mais aussi prendre exemple sur un modèle de réussite.
A condition de réaliser un point important comme nous disait un ancien ambassadeur de Taiwan : l'instruction.
Deux forces : la jeunesse et l'instruction, ce sont les deux principales armes d'Haïti.
Combien valent-elles dans le nouveau budget 2017-2018 qui provoque tant de mécontentement ? Allez savoir.

Mélodie 103.3 FM, Port-au-Prince