HAITI LETTRES & POLITIQUE

Dany Laferrière dans une querelle de clocher

PORT-AU-PRINCE, 8 Septembre – On voit d'ici les grands titres dans la presse de Montréal et de France : Notre grand Académicien se voit refuser que son nom figure sur une bibliothèque dans sa vile natale en Haïti !
A la veille d'inaugurer la 'Bibliothèque Nationale Dany Laferrière' dans la ville de Petit-Goave (sud de la capitale), le romancier haïtien, naturalisé canadien, membre de l'Académie Française, Dany Laferrière, reçoit une lettre lui annonçant le renvoi de la cérémonie.
Pour cause de l'arrivée de l'ouragan Irma ?
Pas vraiment puisque la lettre porte un autre 'en-tête', celui de 'Bibliothèque municipale de Petit-Goave'.
Le maire récemment élu de Petit-Goave a donc décidé de débaptiser l'établissement qui de 'Bibliothèque Nationale Dany Laferrière' devient 'Bibliothèque Municipale de Petit-Goave'.
Et en quelque sorte aussi de le 'nationaliser' (si l'on peut dire) en remplaçant l'adjectif 'national' par 'municipal' (excusez de la confusion, mais c'est de cela même qu'il s'agit : on est en pleine confusion). Qui eut pu imaginer pareil quiproquo ?
Cependant monsieur le maire a son argument. Ecoutez : la Constitution de 1987 en vigueur interdit de donner à des institutions publiques le nom de personnages encore vivants.
Cela pour contrer tout retour aux pratiques de la dictature Duvalier (1957-1986) consistant à baptiser de leur propre nom les nouvelles réalisations comme l'Aéroport international François Duvalier' ou encore l'infamante Cité Simone Duvalier, voire l'Hôpital Michelle Bennett etc.
Quelle ironie ! Dany Laferrière a dû fuir Haïti en 1976 pour échapper aux tontons macoutes.
Ensuite, faut-il souligner que le bâtiment, détruit par le séisme de janvier 2010, a été reconstruit avec des fonds internationaux (Union européenne et Agro-Action Allemande).
Mais l'argument de monsieur le maire une fois entendu, laquelle des deux alternatives est meilleure pour Petit-Goave ?
Dany Laferrière a écrit plus d'une vingtaine de livres dans lesquels il porte totalement aux nues sa ville natale.
Ses romans lui ont valu des grands prix dans de nombreux pays et certains de ses livres ont été traduits dans pas moins d'une dizaine de langues.
Enfin il est le premier citoyen canadien admis à l'Académie Française, une institution datant du 17e siècle.
Mais de plus de naissance haïtienne et fier de l'être.
En donnant à la bibliothèque de Petit-Goave le nom de Dany Laferrière, ce n'est pas pour faire plaisir à ce dernier mais c'est inscrire Petit-Goave dans la galerie des villes de référence pour de nombreux grands auteurs comme Bordeaux pour François Mauriac, Marcel Proust c'est Cabourg ou Balbek, et Albert Camus c'est Alger bien sûr où vécut sa mère, tandis que la ville natale de Shakespeare, Stratford-upon-Avon, plus de 450 ans après sa mort, fête chaque année son anniversaire.
Comme dirait Cyrano, Monsieur Dany Laferrière nous fera le plaisir d'abord de mourir pour que son nom puisse figurer au fronton de la bibliothèque de Petit-Goave !
Mais le plus amusant (car en Haïti ces jours-ci mieux vaut en rire qu'en pleurer) le nom de Dany Laferrière a déjà été écrit sur le bâtiment. Inscrit dans la pierre.
Jusqu'à samedi le maire n'avait pas encore osé venir l'enlever à coups de marteau. Il craint d'être piégé par les réseaux sociaux.
Mais désormais c'est chose faite.
Il est vrai que Petit-Goave est en Haïti la ville qui illustre le plus l'expression querelle de clochers.
Où les élus n'ont jamais d'entente entre eux. Où chacun entretient sa bande armée. Où les élections doivent être rejouées on ne sait combien de fois.
De quoi faire regretter à Dany son enfance à l'ombre d'une dictature qui avait mis fin à tout ça. Par la terreur totale.
Mais notre Académicien n'a plus 7 ans comme le héros de son roman L'Odeur du café.
Ni de bande armée pour forcer à maintenir son nom sur la bibliothèque de Petit-Goave.
Par contre, c'est aux Petit-Goaviens et Petit-Goaviennes de décider.
Des fois que le maire penserait à écouter leur avis.
Mais sans envoyer de bandes armées !

Haïti en Marche, 8 Septembre 2017